Dominique Buser & Cyrano Devanthey, Oscillon
La montre originelle made in Aargau

Texte intégral paru dans Watch Around N°24, janvier 2017

OSCILLON. Dominique Buser et Cyrano Devanthey sont constructeurs pour Urwerk. Ils sont fanatiques de vieilles mécaniques et ils comptent parmi les maîtres de l‘horlogerie faite à la main. Ils écriront le prochain opus de la Time Aeon Foundation („Naissance d‘une montre“).


Stéphane Gachet

Oscillon n‘est pas une marque, c‘est un conte, qui commence dans l‘odeur de l‘huile et le chant des vieilles machines. Ainsi donc, il était une fois deux apprentis horlogers-rhabilleurs, Dominique Buser et Cyrano Devanthey. Ils ont respectivement 17 et 16 ans et sont internes à l‘Ecole d‘horlogerie de Soleure, où ils partageront le même ergastule pendant quatre ans, de 1990 à 1994. Une interrogation les taraude: est-il encore possible de faire une montre soi-même? Et le rêve mûrit de la faire, cette montre, entièrement à la main sans informatique, roues, pignons, vis, assortiment, jusqu‘à l‘habillage, cadran, aiguilles et boîtes compris.

Ce chantier magistral, ils l‘ouvriront, vingt ans plus tard, en 2014, et y travailleront trois ans, avant de se rendre compte qu‘un autre projet similaire était en cours: „Naissance d‘une montre“, lancé par la Time Aeon Foundation et ses prestigieux parrains, Robert Greubel, Stephen Forsey, Philippe Dufour et d‘autres. Dominique Buser et Cyrano Devanthey sont immédiatement intégrés et ils ouvriront le prochain chapitre.

Leur première réalisation, „L‘Instant de Vérité“, est passée assez inaperçue lors de la présentation au SIHH 2017. La montre (165‘000 francs) n‘a d‘ailleurs pas encore trouvé preneur. «Ce n‘est pas évident de faire comprendre que notre montre est vraiment faite à la main...»

L‘art mécanique à son apogée

Retour en 1990, internat, Soleure. Les deux frères de chambrée se découvrent le même attrait pour les machines. Celles qui ont fait la réputation de la mécanique suisse de précision, saisies à leur apogée, juste avant l‘arrivée des assistances numériques. S‘ensuivit une joute fraternelle, à qui fera les plus belles trouvailles. Dominique Buser ouvre les feux et rachète un tour Schäublin 70. Cyrano Devanthey répondra avec un Schäublin 120. Pendant 20 ans, ils constitueront ainsi un parc de machines unique en son genre, qui couvre l‘ensemble des opérations de fabrication d‘une montre, tours, fraises, guillocheuse, tailleuse de pignons, pantographe, etc.  Les modèles les plus récents datent des années 1960, le plus ancien tape le siècle. L‘approche est empirique. On part de la pièce sur le plan (seule concession à l‘ère du tout numérique), puis on trouve une machine pour sortir la pièce. Parfois l‘inverse, comme pour les aiguilles: «Tiens, peut-être que l‘on peut le faire avec cette machine...» Les deux praticiens sont souvent ébahis «du génie et de la créativité» des mécaniciens d‘antan. «Parfois nous trouvons une machine, sans savoir comment travailler avec, et c‘est en sortant des pièces que l‘on découvre tout le savoir-faire dont elle regorge.» Une sorte de saut rétroquantique pour les horlogers, nés à une époque où les mécaniciens sont le plus souvent cantonnés au rôle d‘opérateurs pour centre d‘usinage.

Mais ne brûlons pas les étapes. L‘école d‘horlogerie achevée, les chemins se séparent. Cyrano Devanthey part chez Les Ambassadeurs. Dominique Buser part chez Omega, où il sera, entre autres, responsable du tourbillon central, puis rejoint Vacheron Constantin, convaincu que son avenir est dans la montre très compliquée. Mais son futur défile sous ses yeux: des années rivées à une chaise, suspendu au hasard de la cooptation, avant d‘atteindre, peut-être, l‘atelier des grandes complications. Il prend alors l‘air, tâte de l‘aviation, reprend des études de polytechnicien. Les deux talents se retrouveront en 2009, sous l‘impulsion de Félix Baumgartner, cocréateur des montres Urwerk, qui commence par mandater Dominique Busser. Il œuvrera à la construction de l‘Opus 5, pour Harry Winston, en 2005, avant de devenir le constructeur attitré d‘Urwerk. En 2009, Cyrano Devanthey le rejoint. Ils se reprennent alors  à rêver en contraste: si Urwerk est un parangon de l‘utilisation de la CNC poussée à l‘extrême, Oscillon sera exactement l‘inverse.

Barillet à force constante

L‘année 2012 marque le vrai tournant. Le duo s‘installe dans un atelier, à Buchs, au cœur de l‘Argovie, où ils peuvent enfin rassembler leurs machines, jusqu‘alors entreposées dans des fonds de garage.

Ils peaufinent le concept: «Nous ne voulions pas seulement faire une montre traditionnelle, nous voulions un point d‘innovation.» Le déclic viendra très prosaïquement du système d‘enroulage du câble d‘aspirateur et de son ressort à force constante, le „Tensator spring“. Reporté à la mécanique horlogère, cela équivaut à transposer la fusée des montres à chaîne sur un barillet, ce qui ne s‘est jamais fait. Ils trouvent le chaînon manquant: un différentiel. Le projet Oscillon est alors véritablement lancé. En 2013, un horloger est engagé. Fin 2013, l‘équipe se met aux machines et  commence des composants pour une série de 10 montres.  Le plus ardu au début: les roues, taillées au pantographe, et les pignons, fraisés, roulés, polis. «Après, ce fut quasiment facile...» Ponts, platines, goupilles, vis, échappement, balancier. Puis l‘habillage, boîte, cadran, aiguilles.  Il faudra en tout plus d‘un an pour sortir les composants, avant de procéder à l‘assemblage. «Et nous nous sommes aperçus que le mouvement fonctionnait... un peu.» Précision, amplitude. La difficulté principale est de trouver les défauts. «L‘avantage est que l‘on peut tout ajuster.» La vraie surprise? «Le temps que cela prend!» Les heures de travail, justement, ils ne les ont pas comptées. Le calendrier parle pour eux: 2014 fabrication des composants, 2015 assemblage et début des finitions, 2016 première présentation post-Baselworld chez Türler, à Zurich.

A côté des innombrables heures, tous les bénéfices réalisés sur les mandats d‘Urwerk (menés en parallèle, en plus de quelques heures d‘enseignement) sont investis dans Oscillon, mais la plus grande difficulté est ailleurs: «L‘un des défis est de résister à la tentation d‘améliorer les processus, d‘optimiser la production, de faire autrement.» |