Dominique Renaud, DRsA
“La nouvelle technologie n‘a de sens que si elle crée de l‘émotion“

Texte intégral paru dans le supplément “Watch Odyssey”, novembre 2017
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Dominique Renaud consacre sa troisième vie professionnelle à la révision des fondamentaux de la mécanique horlogère. Première étape: redessiner le coeur de la montre et l‘affranchir des limites théoriques. Sans sortir du champ de la tradition.

Dominique Renaud a accompagné toute la renaissance de la haute horlogerie à la fin des années 1980 en rompant avec les habitudes de l‘industrie. Avant de tout quitter dans les années 2000 et de revenir, douze ans plus tard, en fondant sa propre start-up. La seule structure dans laquelle il se sent capable d‘exprimer toute sa créativité.

Commençons par le commencement: qu’est-ce que DR01?

DR01 est un projet de recherche, une voie pour sortir de ce qui se fait et réfléchir à la mécanique horlogère autrement. Une ouverture plus qu’un aboutissement, puisqu’il restera toujours des inconnues.

Cela mérite une explication. La montre coûte un million de francs et vous dites qu’elle n’est pas aboutie. Ai-je bien compris?

Il faut bien distinguer deux choses. Les montres vendues seront bel et bien abouties, mais elles s’inscrivent dans un projet beaucoup plus vaste, dans une redéfinition complète des fondamentaux de la discipline, et j’ai estimé qu’il fallait au moins douze prototypes pour en poser les bases, les “Twelve first“. Ces douze montres, formellement très démonstratives, sont pensées comme des oeuvres manifestes. Elles constituent la première étape de ce processus, dont le but, une fois encore, est une ouverture pour toute l’industrie hors des pistes balisées depuis des siècles, depuis l’invention du balancier-spiral.

Vous tentez donc de faire à nouveau une révolution, comme vous l’aviez fait avec Giulio Papi à la fin des années 1980 en réinventant les grandes complications. Est-ce bien cela?

Je ne sais pas si je suis en train de faire la révolution. Je suis avant tout un créatif, qui connaît le métier, mais qui résonne de manière... ingénue.

L’industrie a-t-elle vraiment besoin d’entamer un chapitre aussi expérimental aujourd’hui?

L’horlogerie a connu de grands moments, mais on sentait que l’on arrivait à une sorte d’impasse, que l’on tournait en rond à force de faire des tourbillons et que l’on n’arrivait pas à repousser les lignes, à dépasser les limites théoriques et pratiques induites par le balancier-spiral.

Le secteur n’est-il pas mû par sa capacité à innover, à améliorer?

C’est souvent le problème: quand un système fonctionne bien, on reste souvent dans l’idée de l’améliorer et on ne pense pas en dehors de ça. Au cours des dernières décennies, l’horlogerie est principalement repartie d’inventions anciennes, des horlogers pionniers, en apportant de petites évolutions, sans oser la vraie rupture.

Vous venez donc de franchir un grand pas, qui servira l’ensemble du secteur?

Si c’est le cas, c’est en toute humilité. Nous sommes au tout début de l‘histoire. Les solutions que nous avons trouvées sont empiriques, risquées, et il reste énormément à faire. Tout ce que nous avons constaté, c'est  que le système ne se comporte pas trop mal.

Pourquoi garder une telle distance? En à peine deux ans de recherche, vous êtes parvenu à faire tourner votre échappement totalement mécanique et sans spiral à plus de 10 hertz, reléguant d’emblée tous les records précédents de la catégorie.

Honnêtement, voir ce coeur battre est déjà extraordinaire. Je m’attendais à pire que ça. Même qu’il ne fonctionne jamais.

Vous n’êtes pas le seul à chercher une nouvelle voie pour l’horlogerie, mais quelque chose vous distingue fondamentalement: votre détermination à ne pas innover en dehors du pur champ de l’horlogerie. Vous méfiez-vous des nouvelles technologies?

Pour moi, il était en effet fondamental de rester dans quelque chose de mécanique, de stable, voire de traditionnel: une simple articulation en réalité. Une innovation ne vaut que si elle est compréhensible et accessible à tout le monde, et tous les horlogers sont capables de comprendre ce que nous faisons.
Il ne faut non plus perdre de vue que la vraie vocation de la montre mécanique aujourd’hui n’est plus de donner l’heure, mais de donner envie. Une nouvelle technologie n’a de sens que si elle est très visuelle et crée de l’émotion.

Certes, mais l’horlogerie semble plus conservatrice que jamais, accrochée à ses valeurs, à ses icônes. L’industrie a-t-elle vraiment besoin d’une telle rupture aujourd’hui?

Vous avez raison, ce n’est pas si évident de changer les habitudes. L’appétit pour l’innovation est une réalité, mais il y a aussi de la méfiance à sortir de la montre plate, ronde, traditionnelle. Mais l’innovation est vitale, c’est ce qui fait que l’horlogerie a un avenir. Sans faire de mauvaise comparaison, s’il n’y avait pas eu Breguet, il n’yaurait pas d’horlogerie aujourd’hui. Et pour rester innovant, il faut prendre des risques, ne pas avoir peur de s’en prendre aux fondamentaux.

Précisément, comment expliquer la difficulté à innover sur les fondamentaux?

Je suis persuadé que nous sommes en train d’y revenir. Pendant longtemps, l’évolution de l’horlogerie a surtout été guidée par la recherche de précision chronométrique, en améliorant l’existant. Ce qui a, paradoxalement, abouti au quartz et a fini par rendre la fonction obsolète. En parallèle, l’horlogerie s’est aussi déployée dans un champ plus créatif, celui de l’art mécanique, surtout exprimé dans les complications. Mais, là aussi, on est arrivé à une impasse. En repartant des fondamentaux, nous ouvrons une nouvelle voie d’évolution.

L’une de vos spécificités est de vouloir faire cette révolution en soliste. Pourquoi avoir choisi le modèle start-up plutôt que le confort d’une grande structure?

Pour pouvoir m’exprimer et laisser libre cours à mes intuitions! Il n’était pas pensable de mener nos recherches sous la contrainte et la pression d’investisseurs, et la start-up s’est naturellement imposé comme le cadre naturel de la vraie liberté d’expression, même des idées les plus loufoques. Je cherchais la meilleure formule pour m’assurer un maximum d’indépendance. Puis il y a eu la rencontre avec Luiggino Torrigiani (cocréateur de Solar Impulse SA) et la structure a trouvé sa forme finale.

Est-ce à dire que l’industrie n’arrive pas à penser en dehors de ses certitudes?

Disons que faire son chemin dans un tel cadre n’est pas une chose facile.

Vous avez pourtant reçu une bonne réponse de l’industrie quand vous avez lancé votre propre manufacture avec Giulio Papi, et vous avez pu réinventer complètement la répétition minute. N’est-ce pas contradictoire avec ce que vous nous dites maintenant?

En réalité, nous avons eu la chance d’être soutenus par un visionnaire comme Günther Blümlein, qui nous a commandé deux répétitions minute, l’une pour IWC et l’autre pour Jaeger-LeCoultre. Après, on nous a surtout demandé de réactualiser des complications anciennes. Il y a toujours eu beaucoup de méfiance pour l’inventivité et la créativité.

Est-ce la raison qui vous a fait quitter Renaud & Papi au moment où Audemars-Piguet en prenait le contrôle, en 2000?

Je sentais que, pour avoir cette liberté totale, il fallait être indépendant. Je peux me tromper, mais je veux aller au bout de mes idées. C’est ce même sentiment qui nous avait motivés à créer notre propre manufacture, avec Giulio Papi, en 1986 (Dominique Renaud avait 27 ans, Giulio Papi en avait 22), à un moment où personne ne le faisait.

Mais déjà à un moment pivot pour l’industrie, n’est-ce pas?

L’industrie se cherchait en effet un avenir à ce moment-là. Il y avait beaucoup de demande sur des spécialités mécaniques, mais l’offre était limitée aux quelques horlogers encore capables de monter des mouvements en blanc. Il manquait le déclic, et nous l’avons amené, en grande partie grâce aux nouvelles technologies informatiques, qui en étaient encore à leur préhistoire en ce temps-là.

Puis vous êtes parti en retraite pendant douze ans dans le sud de la France. Avant de revenir…

En réalité, je n’ai jamais cessé de faire de l’horlogerie. J’avais gardé mon atelier. Je réalisais des pièces sur mandats et j’accumulais les croquis, les idées. Avec toujours l’envie de revenir un jour et m’exprimer enfin librement. Je sentais qu’il y avait quelque chose à faire, que j’avais un travail à poursuivre, un oeuvre à continuer, quelque chose que j’avais commencé sans être allé au bout.

Interview Stéphane Gachet